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Socialisme et Démocratie

Entreprises coopératives et socialisme : le mariage qui réinvente l’économie

Les coopératives de production sont-elles une forme de socialisme ? Cet article démêle les idées reçues : issues du libéralisme du XIXe siècle, elles restent des entreprises privées, soumises au marché, et s'éloignent de la doctrine socialiste. Une analyse nuancée qui bouscule les étiquettes.

Entreprises coopératives et socialisme : le mariage qui réinvente l’économie

Les entreprises coopératives sont-elles une forme de socialisme ?

Lorsqu'une entreprise passe sous le contrôle de ses salariés, beaucoup y voient immédiatement une avancée socialiste, quand d'autres dénoncent une dérive collectiviste. Cette association d'idées mérite pourtant d'être examinée de près. Une coopérative de production, où chaque travailleur détient une part du capital et une voix aux décisions, est-elle vraiment l'équivalent d'une nationalisation ou d'une planification centrale ?

Ce que la forme coopérative doit au libéralisme du XIXe siècle

Les premières coopératives de travailleurs apparaissent en Europe au milieu du XIXe siècle, dans un contexte de développement industriel. Leur objectif initial n'est pas de renverser l'ordre établi, mais de permettre à des ouvriers de s'affranchir de la dépendance à un patron unique. Le modèle s'inspire directement des sociétés commerciales classiques : il repose sur un contrat, un capital social et une gestion comptable.

La différence tient à la répartition des droits. Dans une société anonyme classique, le pouvoir est proportionnel au nombre d'actions détenues. Dans une coopérative, le principe est celui d'une personne égale une voix. Cette règle vise à empêcher qu'un associé ne prenne le contrôle de l'outil de travail. Il s'agit d'un aménagement juridique du capitalisme, pas d'une abolition de la propriété privée.

Les coopératives restent des entreprises privées, soumises à la concurrence et à l'obligation de dégager des bénéfices pour survivre. Elles ne relèvent pas d'une propriété d'État et ne dépendent pas d'un budget public. Leur existence même suppose un marché où vendre leur production.

Les divergences avec la doctrine socialiste

Le socialisme, dans ses acceptions historiques principales, repose sur deux piliers que la coopérative ne satisfait pas. Le premier est la socialisation des moyens de production, c'est-à-dire leur transfert à la collectivité dans son ensemble, généralement via l'État. Le second est la planification, qui organise la production selon des besoins estimés et non selon la demande solvable.

Les divergences avec la doctrine socialiste

Une coopérative ne socialise rien : elle répartit la propriété entre un groupe restreint de personnes, les associés. Ceux-ci peuvent d'ailleurs embaucher des salariés qui ne sont pas associés, créant ainsi une distinction interne entre ceux qui détiennent le capital et ceux qui ne le détiennent pas. Dans ce cas, l'entreprise coopérative fonctionne comme une entreprise classique pour une partie de son personnel.

Certains courants socialistes, notamment les socialistes utopistes comme Robert Owen, ont vu dans les coopératives un laboratoire d'un nouveau mode de production. Mais les marxistes, qui ont dominé le mouvement ouvrier à partir de la fin du XIXe siècle, ont généralement considéré ces expériences comme insuffisantes. Pour eux, une coopérative isolée dans une économie capitaliste reste soumise aux lois du marché et ne peut pas constituer une alternative globale. Friedrich Engels l'écrivait explicitement : tant que le pouvoir d'État demeure aux mains de la classe dominante, les coopératives ne peuvent qu'offrir des améliorations locales.

Un outil de réforme plutôt qu'un projet de société

Dans la pratique contemporaine, les coopératives de production relèvent davantage d'une ingénierie sociale que d'un projet politique global. Elles répondent à des problèmes concrets : transmission d'entreprise sans repreneur, volonté de préserver l'emploi local, ou recherche d'une répartition plus équitable des résultats. Leur cadre légal, en France comme dans la plupart des pays, est celui de l'économie sociale et solidaire, qui se distingue de l'économie publique.

Le fonctionnement interne d'une coopérative peut toutefois rencontrer des difficultés spécifiques. La prise de décision collective est plus lente que dans une hiérarchie classique. Les investissements à long terme sont parfois difficiles à décider lorsque les associés préfèrent se répartir les bénéfices immédiatement. Enfin, l'autogestion ne supprime pas les tensions entre les intérêts individuels et l'intérêt de l'entreprise.

Si l'on observe les coopératives de consommation ou agricoles, le lien avec le socialisme est encore plus ténu. Ces structures regroupent des clients ou des producteurs indépendants qui mutualisent certains services, sans remettre en cause la propriété individuelle de leurs exploitations ou de leurs biens. Elles s'apparentent à des associations d'intérêt économique.

La question de savoir si une coopérative est socialiste dépend donc de la définition que l'on donne à ce terme. Au sens strict de propriété collective des moyens de production gérée par l'État, la réponse est négative. Au sens large de démocratisation de l'économie et de réduction des inégalités, elle l'est partiellement. Mais cette seconde acception est partagée par des courants politiques très divers, y compris des démocrates-chrétiens ou des libéraux sociaux, qui n'ont jamais remis en cause le capitalisme. La coopérative apparaît alors comme un correctif du système, non comme son alternative.

Camille Turpin

Camille Turpin

Camille Turpin est chercheuse et autrice spécialisée dans l'étude des mécanismes de participation citoyenne et des dynamiques de contestation sociale. Ses travaux portent sur la manière dont les inégalités structurent l'accès à la parole politique et sur les alternatives émergentes portées par les mouvements sociaux. Elle intervient régulièrement auprès d'acteurs associatifs et institutionnels pour éclairer les pratiques de démocratie inclusive.

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